Session 6 : S’affirmer, s’effacer : récit de soi et document

  • L’effet de document : enjeux d’un réalisme contemporain

Marie-Jeanne Zenetti

La présence toujours plus insistante du document dans les littératures contemporaines obéit à un régime de présence qui tranche avec l’usage qu’en faisaient les romanciers du XIXe siècle, lesquels nourrissaient leurs fictions de « petits faits vrais » chargés d’en parachever le réalisme. Distinct de la source destinée à inspirer ou documenter l’écriture, le document apparaît à un nombre croissant d’écrivains comme une forme à imiter mais aussi à interroger, dans ses usages et quant à la place qu’il occupe dans les représentations.

Dans son article célèbre de 1968 consacré à « L’effet de réel », Roland Barthes interprétait certains détails en apparence « afonctionnels » qu’il relevait dans les œuvres d’écrivains réalistes comme chargés de dénoter, dans leur insignifiance même, le réel entendu comme « catégorie ». On pourrait, pour décrire une partie de la production littéraire actuelle, déplacer cette hypothèse : les photographies, articles de presse et autres pièces d’archives qui s’y multiplient auraient pour fonction, au-delà de leur portée informative, de dénoter la catégorie même du « document », en tant que sésame privilégié d’accès au réel. Alors même qu’elle affirme son ambition documentaire et son besoin de « transitivité », pour reprendre l’expression de D. Viart, la littérature prend acte du fait qu’on ne peut légitimement, dans le système du discours actuel, prétendre parler d’un « dehors » de l’écriture sans mobiliser le document, mais aussi sans interroger sa place dans l’imaginaire et les usages. Elle s’engage ainsi sur la voie d’un nouveau réalisme, radicalisant le passage théorisé par J. Bessière d’une mimèsis de la référenciation à une mimèsis de l’information, réalisme dont on tentera de délimiter les contours et les enjeux à partir de quelques œuvres empruntées aux littératures européennes des dix dernières années, dont celles de Philippe Vasset, Emmanuelle Pireyre, et Hans Magnus Enzensberger.

Marie-Jeanne Zenetti est docteur en littérature comparée, maître de conférences à l’Université Lumière Lyon 2, où elle enseigne la littérature française contemporaine, et membre de l’équipe Passages XX-XXI. Elle a publié Factographies, l’enregistrement littéraire à l’époque contemporaine (Classiques Garnier, 2014) et codirigé le numéro 166 de la revue Littérature consacrée aux « Usages du document en littérature » (2012).

 

  • La lumière artistique du témoin : topographie en acte

Emmanuel Reymond

Tarnac, un acte préparatoire, se présente, ainsi que les autres volumes du cycle « d’investigation-élucidation » littéraire publié par Jean-Marie Gleize chez « Fiction & cie », sous la forme d’un montage d’éléments hétérogènes entrecroisant deux lignes de force : autobiographique et factuelle, dont l’une relance sans cesse l’autre, mais doublées d’une dimension politique davantage assumée qu’auparavant. Cette exploration post-poétique du lieu, à la fois comme espace vécu et public, puisque symbole depuis quelques années de certaines dérives politiques, engage une pratique dispositale à la référentialité problématique (puisque visant l’invisible de ce qui façonne le réel tel que nous l’expérimentons) aux circonstances sur lesquelles opère le texte, mais sans grand récit pour les unifier ou en éclairer le sens.

Extrême fragmentation des notations, prélèvement et intégration de matériaux divers, exposition, presque photographique dans sa mise en page, de paroles partisanes, délinéarisent le propos et le statut de l’auteur dans une forme d’art documentaire qui instaure un dialogue critique en vue de mettre en question les écrans d’images tenant lieu de grammaire du monde contemporain, dont les enjeux liés au village de Tarnac sont particulièrement représentatifs.

Le livre devient lui-même un lieu d’installation, où le rapport au sens n’est jamais donné mais toujours à construire, dans la confrontation des sources documentaires et de l’exploration de l’infra-ordinaire, le livre n’étant plus conçu comme objet d’esthétisation mais mise en place d’un espace actif dans un processus d’énonciation où l’auteur, mis en situation, se veut comme un « passeur de témoin ».

Toutefois, le livre impose une forme qui stoppe le processus pour lui donner un achèvement. Et c’est d’abord ainsi, en cet agencement que se laisse appréhender le texte, générant son propre espace de réception, entre esthétique et acte politique, subjectivité par défaut et objectivité visée, texte artistique et ouvrage documentaire.

Emmanuel Reymond est doctorant contractuel chargé de cours en littérature comparée à l’Université Paris 8 sous la direction de Lionel Ruffel. Sa thèse porte sur les pratiques énonciatives et institutionnelles de l’écriture du lieu dans les espaces poétiques français et norvégien contemporain, en se centrant plus particulièrement sur les textes de Jean-Marie Gleize et Tomas Espedal. Cela fait suite à un master portant sur les différentes formes d’écriture du vitalisme dans la littérature narrative durant la période Moderniste. Il travaille également sur les discours littéraires  autographiques à partir de leur rapport à la sincérité et à la honte.

 

  • Vois-moi, entends-moi, touche-moi : guéris-moi. Du traitement de la mémoire (traumatique) par le documentaire dans le « Métamodernisme ».

Annelies van Noortwijk

La pratique documentaire contemporaine sera ici traitée comme un genre vital pour la médiation de ce qui est considéré comme l’un des thèmes majeurs de l’art contemporain, celui de la
mémoire. Le déplacement de l’attention vers le « réel » et le sujet constituent actuellement, et ce sera ma thèse, l’une des stratégies artistiques principales pour traiter le thème des expériences (souvent traumatiques) individuelles ou collectives. S’appuyant sur les thèses de Merlin Donald et de Barend van Heusden sur l’évolution de la culture humaine, mon propos s’enracine dans le contexte d’un changement de paradigme dans la culture contemporaine, du postmodernisme vers ce que je propose d’appeler le « métamodernisme » , la réévaluation du sujet comme individu incarné et émotionnel étant au principe d’un tel changement. Dans ce contexte, un large éventail de disciplines académiques et artistiques ont placé la mémoire au cœur de leurs interrogations sur le réalisme, la subjectivité, le récit, le temps ou encore l’imagination. De manière significative, presque tous les textes se concentrent sur la micro-histoire, et la perspective individuelle est dominante. Au même moment, ce développement a transformé la culture visuelle documentaire d’une pratique somme toute marginale en un champ vital pour l’innovation. Une variété de nouvelles formes et de formats, qui rejettent les idées traditionnelles du film documentaire, se développe dans notre culture médiatique contemporaine. Je me pencherai donc sur les représentations de la mémoire dans le film documentaire. Au travers des travaux récents de cinéastes indépendants aussi différents que Heddy Honigmann, Leonard Retel Helmrich, Sarah Polley ou Albertina Carri, j’affirmerai que, bien que ces auteurs réfléchissent à des expériences très différentes et diffèrent dans leurs formes esthétiques, ils peuvent tous être considérés comme emblématiques de ce changement de paradigme précédemment évoqué.

Annelies van Noortwijk est professeur des Universités au département Arts, Culture Etudes Médiatiques à l’Université de Groningen (Pays-Bas), où elle enseigne l’étude filmique, la littérature et l’histoire et la théorie de l’art. Ses recherches se concentrent sur le documentaire contemporain et le journalisme, avec un intérêt particulier pour les questions relatives à l’engagement, la résistance et l’éthique ainsi que la pénétration du discours artistique dans des formes d’art non traditionnelles. Elle travaille actuellement sur le projet d’une représentation de la vie dans le documentaire contemporain.

 

  • Documenter et mettre en « je » : les dispositifs d’énonciation d’un art « documenteur »

Judith Michalet

Afin d’éviter le double écueil d’un réalisme captif d’une conception naïve de l’objectivité et d’une entreprise de reconstitution fictionnelle encline à l’esthétisation, certains artistes adoptent une posture mêlant témoignage et fabulation, « documenter » et « mettre en “je” ». L’œuvre d’Agnès Varda trace exemplairement la voie de cette démarche intriquant enquête documentaire et mise en scène de soi. « Légendeuse », Varda accompagne l’image cinématographique de sa voix extra-diégétique et, parfois, de sa présence en tant que passante, enquêteuse ou auteure. C’est alors dans les écarts entre l’échange vécu, le commentaire posé et l’élément montré, que se loge la possibilité de la construction d’un regard et d’une appréhension de la réalité. Son rôle d’intercesseur, rendu manifeste, aboutit à une réflexion sur le portrait et l’autoportrait — de plus en plus prégnante dans son œuvre —, qui est garante d’un juste regard porté sur le monde. En fin de compte, une certaine pratique de l’autoportrait n’est-elle pas le plus sûr moyen d’arriver aux portraits ? Tout en nous situant dans la filiation de certaines pensées du rapport à l’altérité au cinéma (le « discours indirect libre » de Pasolini, la « présence altérante » de Rouch, le « double devenir » de Deleuze), il s’agira de préciser la nature de dispositifs d’énonciation qui, aujourd’hui, prennent également en compte la tendance à une « idéalisation de l’autre » (Foster) et la difficulté à faire authentiquement parler les « subalternes » (Spivak). Pour ce faire, quel type de mise en je(u) de l’artiste (cinéaste, photographe, plasticien ou écrivain) est à engager ? À l’instar de Varda, faut-il chercher dans les jeux spéculaires et, par conséquent, dans la réflexion du « double devenir » — jeux d’échanges entre l’auteur et son interlocuteur, entre l’artiste et son modèle — de quoi mettre en place, au final, un processus de véridiction, propre à un art documenteur.

Judith Michalet : Docteure en philosophie, chargée de cours à l’UFR 4 Centre Saint-Charles de l’Université Paris 1, ses travaux portent principalement sur les philosophies deleuzienne et deleuzo-guattarienne, et sur les enjeux esthétiques de leurs positions ontologiques, éthiques et cliniques. Ses articles proposent des confrontations de la pensée deleuzienne du corps, de la différence et de la stylisation de l’existence, à d’autres approches philosophiques : « La Chair merleau-pontienne comme “plissement du Dehors” » (2011) ; « Transductive ou intensive ? Penser la différence entre Simondon et Deleuze » (2013) ; « La vie comme œuvre d’art. Formes d’existence et espaces de liberté chez Foucault et Deleuze » (2013). Ses recherches
abordent l’articulation des rapports entre sujet et pouvoir, champ psychique et champ social, telle qu’elle se configure dans des formes plastiques et des dispositifs critiques de la création artistique contemporaine et telle qu’elle est problématisée par certaines pensées généalogistes et émancipatrices actuelles.

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