Session 4 : Images pauvres et esthétiques précaires

  • Brouillage des frontières et médiation précaire dans Dial H.I.S.T.O.R.Y

Arild Fetveit

Un nouveau brouillage des frontières documentaires s’est ajouté, au cours des dernières décennies, au brouillage fort débattu mais toujours peu élucidé des frontières entre documentaire et fiction : celui des frontières entre documentaire et art.

Dans cette communication, j’interrogerai et comparerai cette zone frontière au travers d’un engagement critique dans le film de Johan Grimonprez, Dial H.I.S.T.O.R.Y, qui constitua un moment charnière lorsqu’il fut présenté pour la première fois à la Documenta de Kassel en 1997.

D’un point de vue théorique, ceci implique une réflexion sur ce qu’est la fiction, ainsi que sur ce qu’est l’art – deux domaines qui l’un et l’autre mélangent un sens de la continuité historique avec un élément de variabilité et de contingence historique. Plus particulièrement, dans la notion d’Art, cette variabilité a pris une force monumentale avec le modernisme et tous ses « ismes ». Le terme de fiction doit également être interrogé plutôt que pris pour acquis.

Dial H.I.S.T.O.R.Y, qui sera contextualisé en référence à d’autres œuvres pertinentes, négocie de façon particulière ce brouillage des frontières, en n’exemplifiant pas seulement avec succès les traits du documentaire et de la fiction dans une institution artistique majeure, mais également en brouillant de façon agressive ses propres images et sons dans de momentanés affaiblissements et effondrements, rendant par là même son processus de médiation incertain et susceptible d’échouer.

Ainsi, non seulement le film emploie une médiation précaire, mais il en use également de façon stratégique dans une illustration précoce de ce qui apparaît maintenant de plus en plus comme une esthétique précaire. Comment dès lors cette esthétique précaire permet-elle d’articuler et de négocier le double brouillage de la frontière vers l’art et la fiction que le film accomplit, et que pouvons-nous apprendre du présent positionnement et développement du documentaire au travers de cette interrogation ?

Arild Fetveit est professeur associé au départment  « Media, Cognition and Communication » de l’Université de Copenhague. Il a publié dans le champ des études de la réception. Il a écrit une thèse sur les possibilités discrusives entre documentaire et fiction. Il dirige actuellement le projet de recherche « The Power of the Precarious Aesthetic » / le pouvoir de l’esthétique précaire.

 

  • Vision de drones : vie précaire, esthétique précaire

Øyvind Vågnes

Décrivant l’art postérieur aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 ainsi que le contexte culturel de la décennie, Hal Foster a suggéré en 2009 que l’un et l’autre se caractérisaient par l’idée de « condition précaire » et qu’une grande partie de l’art contemporain manifestait, voire exacerbait, un sentiment d’« insécurité grandissante ». Faisant écho aux réflexions de Judith Butler à propos de ce qu’elle a elle-même décrit comme « vie précaire » quelques années auparavant, Hal Foster décrit la réponse artistique à un contexte géopolitique de guerre perpétuelle.

Cette communication explorera comment ce concept de précarité peut être également convoqué pour réfléchir sur les choix esthétiques et stylistiques à partir d’une sélection d’œuvres récentes à la fois auto-réflexives et marquées par une urgence politique et éthique.

Trevor Paglen, Omer Fast, George Barber, James Bridle, et Tomas van Houtryve perturbent tous les frontières entre documentaire et pratique artistique ; ma communication envisagera les différentes manières par lesquelles le travail de ces artistes s’est trouvé engagé dans une réflexion critique sur la montée des drones, la vision et la violence militarisées.

Les drones armés sont « très précis et très limités en termes de dommages collatéraux » affirmait en 2009 Leon Panetta, alors directeur de la CIA. Mais comme l’ont fait remarquer John Kaag et Sarah Kreps « tandis que les armes deviennent plus précises, le langage de la guerre devient lui de plus en plus ambigu » : « la technologie en soi n’est ni intelligente, ni stupide, ni morale ni immorale. Elle peut être utilisée de façon plus ou moins précise, mais la précision et l’efficacité ne sont pas intrinsèquement moralement bonnes. »

De manières différentes, les œuvres que j’étudierai défient toutes cette rhétorique de la précision et accolent les concepts techno-culturels aux concepts éthiques dans le sens où elles recourent à une esthétique précaire. Ce que Harun Farocki a décrit comme des « images opératoires »  – « des images qui ne représentent pas un objet, mais plutôt prennent part à une opération » – sont imprégnées d’ambiguïté morale, tandis que la relation entre représentation et représenté est rendue précaire dans ce que Derek Gregory appelle « l’individuation de tuer » ou dans ce que Judith Butler décrirait comme la prise de « la vie précaire ».

 Øyvind Vågnes (docteur en 2007) est essayiste, universitaire et éditeur de revue. Il poursuit actuellement un post-doctorat autour du projet de recherche « le pouvoir de l’esthétique précaire ». Il a publié de nombreux textes autour de la culture visuelle. Parmi les plus récents : « Lessons from the Life of an Image: Malcom Browne’s Photograph of Thich Quand Duc’s Self-Immolation » dans Franck Guérin (éd.), On Not Looking : The Paradox of Contemporary Visual Culture (Londres, Routledge, 2015) ; Zaprudered: The Kennedy Assassination Film in Visual Culture (Presses université du Texas, 2011), ce dernier a reçu la mention honorable au Prix des éditeurs américains pour l’excellence professionnelle et scientifique en 2012.

 

  • Želimir Žilnik : une « anesthétique » du cinéma, contre le statu quo

Sylvie Rollet

Auteur d’une cinquantaine de films, Želimir Žilnik pratique depuis quarante ans une forme expérimentale de cinéma d’intervention sociale. Critique à l’égard du régime « socialiste » yougoslave, il ne l’a pas été moins envers le nationalisme des années 1990 et, aujourd’hui, à l’encontre du libéralisme économique.

Toute l’œuvre de Želimir Žilnik se place sur la frontière invisible entre fiction et documentaire. Ce « réalisme fictionnel » permet l’analyse d’un réel autrement inaccessible. Partant de situations réelles qu’il traite comme des « ready made », il ne se contente pas d’enregistrer un état des lieux, mais le déplace en l’insérant dans un cadre fictif (et d’abord, celui du tournage) qui lui permet de faire surgir les conflits politiques que recouvre le « statu quo ». Sa pratique documentaire associe ainsi l’observation et l’intervention. Ses personnages, le plus souvent marginaux ou exclus, (re)jouent leur propre vie, en choisissant de nous offrir l’image d’eux-mêmes qu’ils désirent donner ainsi que leur point de vue sur le monde.

Si la réalité requiert la fiction pour apparaître, elle est en revanche incompatible non seulement avec la jouissance purement esthétique, mais aussi avec l’idéalisme, dans sa version romantique révolutionnaire comme dans celle de l’humanisme éclairé. Le cinéma de Želimir Žilnik, radicalement « anesthétique », brutalement ironique et dépourvu de toute complaisance à l’égard des idées reçues, n’est donc pas un cinéma militant. Il ne prétend pas atteindre « la » réalité, il ne cherche pas à mobiliser les spectateurs pour une cause : il cherche seulement à donner à penser. À charge pour nous de transformer cette pensée en actes.

Sylvie Rollet est professeure en Études cinématographiques à l’université de Poitiers (après avoir enseigné à l’université de la Sorbonne nouvelle) et codirige le programme de recherche interuniversitaire « Théâtres de la mémoire », consacré aux relations entre images mouvantes et processus mémoriels. Sur la représentation cinématographique des traumatismes historiques du XXe siècle, elle a récemment publié Une éthique du regard : le cinéma face à la Catastrophe, d’Alain Resnais à Rithy Panh, Hermann, 2011, et co-dirigé deux ouvrages collectifs Paysages et Mémoire : cinéma, photographie, dispositifs (Presses Sorbonne Nouvelle, 2014) Théâtres de la mémoire, mouvement des images (Presses Sorbonne Nouvelle, 2010). Ses recherches portent, en particulier, sur l’œuvre de cinéastes hongrois, russes, caucasiens ou originaires des Balkans.

 

  • Rencontre avec Emmanuelle Léonard

L’artiste Emmanuelle Léonard présentera quelques productions photographiques qui élaborent des stratégies documentaires adaptées aux sujets traités pour déjouer des interdits ou détourner des fonctions de l’image photographiques. Avec Statistical Landscape (2004) se multiplient les auteurs pour offrir une représentation statistique de la situation de l’emploi dans la ville de Toronto par le biais du regard individuel. Guardia, resguárdeme (2005) provoque la rencontre de deux dispositifs de surveillance (une caméra et un gardien) dans les rues de Mexico, leur utilité s’efface pour céder la place à des scènes de la vie quotidienne. Dans Homicide, détenu vs détenu – Archives du Palais de Justice de la Ville de Québec (2010) on soustrait la photographie policière à son rôle de preuve pour en tirer un témoignage inédit de la vie carcérale. Avec La motivation (2010) des étudiants de l’école de police de Finlande racontent pourquoi ils désirent être policiers ou avec La providence (2014) des Sœurs de la Charité de Montréal imaginent le futur, des portraits vidéos réalisés avec une structure typologique pour faire apparaître les spécificités de chacun et les tensions entre ce qui est dit et ce qui se dit.

Emmanuelle Léonard est née en 1971 à Montréal, où elle vit et travaille. Elle détient un Baccalauréat de l’Université Concordia et une Maîtrise de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Son travail a été présenté au cours de nombreuses expositions individuelles et collectives, notamment au Musée d’art contemporain de Montréal, à la Kunsthaus Dresden et au Neuer Berliner Kunstverein (Allemagne),  à la Art Gallery of Ontario, Toronto,  à Optica et au Centre de l’image contemporaine – VOX (Montréal), à la galerie Mercer Union (Toronto), pour Le Mois de la photo à Montréal, à L’Œil de Poisson (Ville de Québec) et au Centre d’exposition de St-Hyacinthe – Expression.
L’artiste est sélectionnée pour participer à la Triennale Québécoise de 2011 présentée au Musée d’art contemporain de Montréal et son travail a été montré au Fresnoy – Studio National des Arts Contemporains (Tourcoing) en 2013 à l’occasion de l’exposition À Montréal, quand l’image rôde, dirigée par Louise Déry. Emmanuelle Léonard a effectué des résidences d’artistes à la Villa Arson (France), à la Fondation Christoph Mérian (Suisse) et à la Fondation finlandaise de résidences d’artistes (Finlande). Récipiendaire du prix Pierre-Ayot 2005, elle a également été nominée pour le Grange Prize en 2012 et arrive finaliste du premier prix d’Art Contemporain du Musée National des Beaux-Arts du Québec en 2013 et du prix Louis-Comtois en 2014.
Son travail est actuellement exposé dans le cadre de la Biennale de Montréal – BNLMTL 2014, commissariée par Peggy Gale, Gregory Burke, Lesley Johnstone et Mark Lanctôt et présenté à l’occasion de l’exposition Bande à part / Kids these days, dirigée par Zoë Chan, à la Foreman Art Gallery de l’Université Bishop’s, à Lennoxville. Elle enseigne la photographie à l’Université de Sherbrooke.

 

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