Session 3 : extension et spécificités des pratiques documentaires

  • Que doit être une théorie du documentaire ?

Gregory Currie

Dans un travail antérieur, j’ai proposé une théorie de ce qu’est un film documentaire, basée sur l’idée que les documentaires sont des traces causales des événements que leurs récits décrivent. On peut se demander comment juger du succès d’une telle théorie. Doit-elle se conformer à l’usage ordinaire ? Doit-elle avoir des visées explicatives allant au-delà de ce seul usage ? J’avancerai que, tandis que la théorie proposée possède des conséquences intuitives malvenues, celles-ci peuvent s’expliquer comme des violations de certains aspects pragmatiques de la communication plutôt que comme une simple « substitution d’objet » (ainsi que certains l’ont suggéré). J’avancerai également qu’il est important de maintenir séparées les notions de documentaire et de non-fiction. Pourtant, je ne soutiens pas que la théorie que j’ai précédemment proposée était juste dans tous ses aspects, et j’examinerai certaines formulations alternatives. Je me demanderai également si nous devons considérer que très peu de films (voire aucun) sont de purs documentaires, et si cette concession crée des problèmes importants pour ma théorie.

Greg Currie est Directeur du Département de philosophie de l’Université de York et travaille principalement dans le champ des arts et de la cognition. Il est membre de l’Académie Australienne des Humanités et ancien membre du St John’s College, Oxford. En 2014, il fut Professeur invité à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris. Il a largement publié sur le cinéma, à la fois documentaire et de fiction, et écrit actuellement un livre sur les manières par lesquelles nous apprenons, ou devrions apprendre, de la fiction. Son livre le plus récent s’intitule Narratives and Narrators: A Philosophy of Stories, Oxford University Press, 2010

 

  • Représentations réelles : trace, témoignage, document

Frédéric Pouillaude

Je souhaiterais aborder la notion d’« art documentaire » depuis une analyse générale de la représentation. Puisque le qualificatif de « documentaire » semble à première vue exclure de la représentation tout élément fictionnel, il s’agira d’abord d’examiner les liens entre représentation, fiction et non-fiction. Je proposerai alors de distinguer entre deux formes de fictionnalité (et donc, également, de non-fictionnalité) représentationnelles : la fictionnalité des objets et la fictionnalité des moyens. Le niveau des objets commande une alternative simple : soit l’objet est réel, c’est-à-dire existant ou ayant existé, soit il est fictif. Mais la représentation d’un objet réel peut fort bien reposer sur des moyens de type fictionnel : c’est le cas massif des « reconstitutions historiques », des biopics, des « docufictions », des romans historiques, etc., bref, de toute représentation qui prétend donner accès à son référent via un procédé de « faire-semblant » (autre nom de la mimèsis platonicienne : « faites comme si vous y étiez… »). Unifiant cette fictionnalité des moyens sous le terme de « faire-semblant », je l’oppose à d’autres types de moyens, non-fictionnels, que je compte principalement au nombre de deux : la trace et le témoignage. De manière plus ou moins stipulatoire, je propose alors d’appeler « représentation réelle » toute représentation qui répond au double critère de la non-fictionnalité des objets et de la non-fictionnalité des moyens, et qui s’appuie donc soit sur la trace, soit sur le témoignage, soit (comme on le verra) sur un nécessaire mélange des deux. La trace et le témoignage renvoient à deux structures référentielles sémiotiquement inverses mais complémentaires. Il s’agira alors d’examiner, médium par médium, leur articulation exacte, en faisant l’hypothèse que l’une et l’autre sont indispensables à toute visée documentaire.

Frédéric Pouillaude est maître de conférences en philosophie de l’art à l’Université Paris-Sorbonne depuis 2007. Il est l’auteur d’un ouvrage consacré à la danse, Le Désœuvrement chorégraphique. Etude sur la notion d’œuvre en danse, Paris, Vrin, 2009, ouvrage en cours de traduction pour Oxford University Press. Depuis 2013, il est membre junior de l’Institut universitaire de France pour un projet de recherche consacré aux liens entre art et pratiques documentaires.

 

  • Régimes de véridicité. Preuves, contre-preuves, tangibilité

Jacinto Lageira

Par l’entrelacement de la poétique fictionnelle et semi-fictionnelle avec celle de la poétique de l’Histoire, les œuvres de style documentaire soulèvent les mêmes problématiques concernant les régimes de véridicité, bien que les finalités soient très différentes de la démarche historienne. De quoi parle-t-on exactement dans ces œuvres, à quoi ou à qui fait-on référence, à quoi renvoie tel événement, fait ou document utilisé, quel domaine, champ ou action est désigné, que signifient réellement tels archive, parole ou texte repris ? Ces questions, parmi bien d’autres qui surgissent au contact de ces œuvres, ont en commun une « théorie de la référence ». Même, et surtout, lorsqu’il n’est pas explicité, c’est bien un dispositif théorique et pratique de la manière de référer à quelque chose que l’on sollicite ou présuppose pour que des avis controversés puissent être tranchés.

Jacinto Lageira est professeur en esthétique et en philosophie de l’art à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et critique d’art. Il a notamment publié : L’image du monde dans le corps du texte (I, II), La Lettre volée, 2003 ; L’esthétique traversée – Psychanalyse, sémiotique et phénoménologie à l’œuvre, La Lettre volée, 2007 ; La déréalisation du monde. Fiction et réalité en conflit, éd. J. Chambon, 2010 ; Cristallisations (monographie Jean-Marc Bustamante), éditions Actes Sud, 2012 ; Regard oblique. Essais sur la perception, La Lettre volée, 2013.

 

  • Le document comme cible et comme instrument : The Atlas Group Archive de Walid Raad

    Roberta Agnese

The Atlas Group Archive se présente comme un projet qui a comme but déclaré d’étudier et documenter l’histoire contemporaine du Liban, à travers la création d’archives constituées de « documents produits » ou « trouvés », présentés au public sous la forme de « mixed-media installations ». On s’aperçoit tout de suite que ces archives ont un caractère ambigu, en les regardant de plus près on découvre que ce projet est en réalité l’œuvre de l’artiste libanais Walid Raad et que ces archives sont construites à partir d’une activité fictionnante qui élabore, en même temps qu’elle le met en scène, un possible « espace de vérité ». La nature du document comme « donnée brute » est mise immédiatement en question : les documents présents – essentiellement images photographiques et vidéos – sont produits et attribués à des individus imaginés, à des anonymes ou au collectif The Atlas Group, d’un seul et unique geste de l’artiste.
Le document se trouve ainsi au cœur du projet de Raad, où il assume essentiellement deux fonctions : il est utilisé en tant que cible et en tant qu’instrument. Comme cible critique d’une part, le document est déconstruit et dissimulé. D’autre part, il devient l’instrument poïétique de cette opération : dans la mesure où il se rend disponible à une manipulation il est re-travaillé, re-agencé aux autres documents, révélé en tant que construction et placé dans des archives (fictives), où il pourra en altérer le statut. La frontière entre vérité et fiction, bien que rendue plus subtile, n’est pas effacée, elle est plutôt retravaillée dans les termes d’un écart qu’il faut sans cesse remodeler ; elle n’est plus normative, elle devient opérante.
À travers une analyse de certains groupes d’images présentes dans The Atlas Group Archive, on essayera de voir comment la notion de document est interrogée, utilisée, poussée à ses limites et intégrée à une pratique esthétique fictionnante mais capable de montrer d’une manière exemplaire le travail constructif toujours à l’œuvre dans la mise en forme du savoir historique. « I always work from facts » affirme Raad, mais « some of these facts can sometimes only be experienced in a place we call fiction ».

Roberta Agnese est allocataire monitrice en philosophie à l’Université Paris-Est Crétéil (UPEC), et doctorante sous la direction de Fréderic Gros. Elle a obtenu sa licence en Philosophie à l’Université « La Sapienza » à Rome et son Master de recherche à l’EHESS-Paris, sous la direction de François Hartog. Elle travaille sur les enjeux esthétiques et politiques de la photographie contemporaine, en analysant la représentation des événements contemporains à travers le médium photographique et le rapport entre représentation historique et imagination. Les origines de la photographie et le lien particulier qui s’établit entre photographie et temporalité historique sont également deux domaines importants de ses recherches.

 

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