session 2 : Re-présenter le présent

  • Les rêves d’activisme du documentaire

 Jane Gaines

Les films documentaires semblent être nés pour porter des rêves d’interventions activistes à même de produire du changement social. On peut faire remonter cet héritage à Misère au Borinage (Joris Ivens et Henri Storck, 1933) ou à La grève (Sergei Eisenstein, 1924). J’ai commencé à formuler cette mythologie de l’activisme quand j’ai lu le rapport de l’USIP – l’institut de la paix de Washington – lequel concluait que la soi-disant révolution médiatique du “printemps arabe” était surtout un nouveau phénomène médiatique en dehors de ces régions plutôt que dedans. De quel rêve technologique s’est-il agi au juste ? Je me demande alors ce qu’il se passe quand les mythologies opérationnelles de changement social sont liées à un avènement technologique. Je n’expose pas ce cas pour lancer un débat entre anciens et nouveaux médias, ou entre « cyber-utopiques » et « cyber-sceptiques », bien que ce contraste pointe ici. Plus important, la connexion récente entre activisme social, médiatique et politique me rappelle un essai précédent intitulé « Political mimesis » et publié dans le tome 1 de la collection Visible Evidence en 1993. L’idée nouvelle ici est de reconnaître le pouvoir du rêve utopique, plus particulièrement comme un défi à l’idée selon laquelle le pli empirique du documentaire serait antithétique au mythe et au rêve. De quoi ici ouvrir les contenus politiques du travail du rêve de l’activisme social.

Jane Gaines est professeur en études filmiques à l’université de Columbia et l’auteur de deux livres primés : Contested Culture: The Image, the Voice, and the Law, et Fire and Desire: Mixed Race Movies in the Silent Era; et du livre à paraître Historical Fictions, une critique du « tournant historique » dans le champ des études filmiques et médiatiques. Elle poursuit également ses écrits sur l’histoire de la propriété intellectuelle (et des implications de la piraterie contemporaine), la théorie documentaire et le costume et le corps. Elle co-dirige avec Francesco Casetti le séminaire permanent sur les histoires des théories filmiques.

 

  • Quand la place gronde : Tahrir et Maïdan, deux révolutions contemporaines au prisme de l’art documentaire

    Antony Fiant

Sorti en salles le 25 janvier 2012, Tahrir, place de la libération de Stefano Savona montre la révolution égyptienne de janvier-février 2011 aboutissant à l’abandon du pouvoir par le Président Hosni Moubarak. Présenté au festival de Cannes puis sorti en salles le 23 mai 2014, Maïdan de Serguei Loznitsa montre la révolution ukrainienne entre novembre 2013 et mars 2014, provoquant quant à elle la destitution du Président Viktor Ianoukovitch. Le faible écart entre les dates de tournage et celles de sorties en salles disent bien l’urgence des deux cinéastes à témoigner de deux événements majeurs du XXIème siècle, aux conséquences allant bien au-delà des frontières égyptiennes et ukrainiennes. Comment, dans une telle urgence, rendre possible voire nécessaire l’art documentaire ? N’y aurait-il pas une forme d’indécence dans l’affirmation d’ambitions artistiques quand le destin de deux peuples est en jeu et que certains manifestants le paient de leur vie ?

A travers ces questions, nous tenterons de démontrer la capacité de Savona et Loznitza à filmer un morceau d’Histoire tout en accédant au statut d’art documentaire. S’ils s’opposent sur certains partis pris – caméra extrêmement mobile chez Savona, plans fixes chez Loznitsa – les deux films constituent deux fascinantes immersions au cœur d’un processus révolutionnaire naissant, là où deux places publiques grondent, bien loin du traitement médiatique appliqué habituellement à ce type d’événement. Cette communication voudrait analyser et confronter ces immersions tant d’un point de vue esthétique et dramaturgique que politique et éthique. Si les deux cinéastes observent les événements dans une fausse passivité, en ne se précipitant pas pour informer sur la situation filmée, en n’intervenant jamais, ni à l’image ni au son, en n’ajoutant aucun commentaire ni aucune musique, ils rendent évidente, justement par leurs qualités d’observateurs patients, la légitimité de revendications populaires.

Antony Fiant est professeur en études cinématographiques à l’université Rennes 2. Il travaille sur la question du cinéma contemporain soustractif, qu’il soit de fiction ou documentaire, collabore à plusieurs revues de cinéma (Trafic, Positif et Images Documentaires) et est l’auteur de trois essais : (Et) Le cinéma d’Otar Iosseliani (fut) (2002, L’Âge d’Homme), Le cinéma de Jia Zhang-ke. No future (made) in China (2009, Presses Universitaires de Rennes), Pour un cinéma contemporain soustractif (2014, Presses Universitaires de Vincennes). Il a aussi coordonné plusieurs ouvrages collectifs dont : avec David Vasse, Le cinéma de Hou Hsiao-hsien : espaces, temps, sons (PUR, 2013), avec Pierre-Henry Frangne et Gilles Mouëllic, Les œuvres d’art dans le cinéma de fiction (PUR, 2014).

 

  • Plasticités des violences politiques au début du XXIe siècle

Bidhan Jacobs

Qu’avons-nous perçu des événements – 11 septembre 2001, guerres, politiques anti-migratoires – qui ont notamment marqué ce début de siècle ainsi que des réseaux de significations dans lesquels ils sont pris? Autrement dit que connaissons-nous vraiment des répercussions de certaines décisions politiques violentes, à court terme sur les populations qu’elles visent directement, mais aussi à moyen et long terme pour l’existence de tous ? Quelles plasticités l’art documentaire peut-il leur donner ? Au moyen de quelles investigations des technologies filmiques ? Trois artistes nous amènent à lever un peu le voile sur un pan du réel qui nous a échappé :

  1. Florent Marcie offre avec Saïa (2000, mini-DV, 30’) une perception nocturne de la ligne de front près de la base aérienne de Bagram en Afghanistan et du monde vécu par la population au prise avec la guerre civile opposant les forces du commandant Massoud aux Talibans.
  2. Laura Waddington se retrouve pour Border (2004, mini-DV, 30’) au camp de la Croix-Rouge à Sangatte à l’automne 2001, peu après l’attentat à New-York et les bombardements perpétrés en représailles en Afghanistan.
  3. Jérôme Schlomoff décrit en 2003 dans New-York zéro zéro (2006, super 35mm, 21’) le New-York de l’après 11 septembre d’une Amérique délabrée par une politique intérieure régressive et extérieure belliqueuse et préparant une nouvelle agression sur l’Irak.

Marcie et Waddington éprouvent leur caméra mini-DV dans des conditions extrêmes de très faible luminosité ; Schlomoff remonte dans l’histoire des techniques en fabriquant sa propre caméra sténopé. Les faibles vitesses d’obturation génèrent des formes qui s’avèrent éruptives chez Marcie et Waddington : le premier fusionne l’étude des corps des combattants à la figuration d’une guerre qui ne peut avoir que des retombées internationales irréversibles ; la seconde étudie comment l’arsenal juridique, politique, sécuritaire et répressif affecte les corps des hommes, femmes et enfants acculés à la frontière. Elles sont vibrantes chez Schlomoff : elles figurent une ville en pleine désolation, traversée d’ondes de choc. En définitive, ces trois œuvres juxtaposées communiquent l’une à l’autre et amènent à ce constat glaçant : « l’histoire souffle, comme les vents, en cercles » (Waddington).

Bidhan Jacobs est docteur en études cinématographiques de l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle et programmateur. Il s’est spécialisé dans les rapports entre technologie, idéologie et esthétique. Actuellement chargé de cours à Paris 3, il été ATER à l’Université Lyon 2 et dans les écoles de cinéma Georges Méliès, CLCF et l’Ecole de la Cité, collaborateur à La Furia Umana, Débordements et Turbulences vidéo, et co-directeur avec Nicole Brenez de l’ouvrage collectif Le cinéma critique. De l’argentique au numérique, voies et formes de l’objection visuelle (Publications de la Sorbonne, 2010).


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