Session 1: Documentaire et Art contemporain

  • Le retour du réel réitéré ou l’hypothèse de la « forme documentaire » élargie

Evgenia Giannouri

 Depuis le début des années 2000, nous assistons à l’amplification progressive d’un mouvement qui se développe au croisement de plusieurs pratiques du film (cinéma documentaire, anthropologie visuelle, art contemporain). Les artistes et les cinéastes qui participent à cette mouvance renouent avec le réel sans se préoccuper outre mesure des questions de spécificité de genre. Nous pouvons tracer les premiers signes de ce phénomène dans l’exposition « Experiments with Truth », organisée par Mark Nash à la Fabric Workshop and Museum à Philadelphie en 2004-5. Mais le véritable point de départ fut incontestablement l’événement de Documenta 11 en 2002.

Bien de choses ont été dites depuis sur ​​le « tournant documentaire » de la culture visuelle. Dans le sillage de Hal Foster et de son influent Le retour du réel (1996), nombreux sont désormais les artistes dont les œuvres ne cessent de nous procurer de nouveaux exemples de cette tendance à mi-chemin entre les méthodes d’enquêtes de terrain anthropologiques classiques et les défis de l’expérimentation (Catherine Russell, Experimental Ethnography: The Work of Film in the Age of Video, 1999). Ces formes revisitées du documentaire donnent lieux à des essais cinématographiques (au sens large du terme) qui remettent la réalité sur le devant de la réflexion esthétique. Elles deviennent dans la foulée des laboratoires virtuels pour l’évaluation et l’analyse des données du monde contemporain.

Dans ce contexte, je formule l’hypothèse d’une « forme documentaire » élargie qui traiterait le film comme un agent du « Tout-Monde », pour reprendre la célèbre expression de l’écrivain Édouard Glissant (Introduction à une poétique du divers, 1996, Traité du Tout-Monde, 1997) ; autrement dit, comme un agent de diagnostic et d’analyse des paradoxes et des écarts qui le constituent. Il s’agit d’envisager la fonction heuristique du documentaire à travers une série de films qui sont produits dans le contexte de l’art contemporain et dont l’objectif est de renouveler les codes admis du genre ainsi que ses dispositifs d’exposition (le documentaire exposé). L’étude inclut mais ne se limite pas aux travaux des artistes tels que Fiona Tan, Sharon Lockhart, Clemens von Wedemeyer, Marie Voignier…

Evgenia Giannouri enseigne la théorie et l’esthétique du cinéma à Paris 3 et à Paris 8. Ses recherches actuelles portent sur les rapports entre le cinéma et la culture visuelle, la forme documentaire et ses écritures contemporaines ainsi que sur l’attrait de la nature dans les films américains contemporains. Ses textes, notamment sur la « forme-balade » dans le travail de Victor Burgin, la « vague du bizarre » dans le cinéma grec contemporain, et les rapports entre architecture, sculpture et montage (Bernard Tschumi/ Robert Smithson/Serguei Eisenstein) ont paru en France, en Italie et en Grèce. Parallèlement elle pratique une activité de critique et de programmatrice de films. Elle a réalisé deux courts-métrages et elle est co-fondatrice du collectif Le Silo.

 

  • Le document et le documentaire exposés. Réflexions sur quelques usages du réel dans les pratiques artistiques contemporaines.

Françoise Parfait

 Récemment présentée dans une salle d’exposition parisienne, l’installation d’Avi Mograbi Details semblait déplacer toutes les catégories jusque-là envisagées entre dispositifs cinématographiques et protocoles de monstration de l’art. Si de nombreux artistes documentent le monde en ayant recours parfois à la fiction, certains cinéastes, en exposant leurs films, transforment l’expérience du spectateur en expérience de terrain. De nouvelles formes s’inventent autour du document et de l’archive, entre le genre documentaire et l’action même de documenter. Les appareils d’enregistrement, les dispositifs de représentation, les scénographies technologiques produisent des formes que les artistes explorent pour renouveler et déborder sans cesse les limites de nos perceptions formatées par les médias et les slogans partisans. La complexité du monde s’ouvre entre le temps court de l’événement et de sa transmission et le temps long du travail artistique, de sa réception et de l’imaginaire qu’il déploie. La proposition d’Avi Mograbi est d’autant plus intéressante qu’elle documente une zone de conflit dont la forme même est problématique.

Françoise Parfait est Professeure des Universités en Arts et médias à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Membre de l’Institut ACTE-UMR CNRS 8218. Artiste. A publié de nombreux textes sur la vidéo et les images temporelles et leur réception (Vidéo: un art contemporain, Regard, 2001; catalogue Collection Nouveaux Médias/Installations, Centre Pompidou / Musée national d’art moderne, 2006 ; catalogue David Claerbout – The Shape of Time, JRP/Ringier, 2008). Membre fondateur du collectif Suspended spaces (2007), plateforme de recherche en arts qui s’intéresse à des espaces géopolitiques hérités de la modernité dont l’histoire et le devenir sont « incertains ». Elle a co-dirigé les trois premières publications (bilingue français/anglais)  de ce projet : Suspended spaces # 1 Famagusta, Black Jack éditions, 2011 ; Suspendedspaces # 2 Une expérience collective, Black Jack éditions, Paris/Bruxelles, 2012 ; Suspended spaces # 3 Inachever la modernité, Éditions de l’École des Beaux-Arts de Paris.

 

  • Ce que l’art chorégraphique fait à l’art documentaire : hypothèses.

Sandra Iché

 Par l’exposition des enjeux et formalisations qui ont présidé à deux travaux scéniques, Wagons libres (2012) et Variations orientalistes (2014), réalisés en collaboration avec d’autres camarades (Mary Chebbah, Renaud Golo, Pascale Schaer, Vincent Weber : autant de corps situés, corps-points de vue depuis lesquels aborder ce qui nous occupait) et tous deux usant du Liban (histoires d’un magazine beyrouthin et de l’assassinat d’un journaliste libanais pour Wagons libres, histoires de l’imagerie européenne du Liban pour Variations orientalistes) comme d’un levier (pour nos questions, pour nos fictions), je tenterai d’élaborer deux hypothèses : d’une part que l’art chorégraphique, en tant qu’opération spécifique d’agencements de corps, à l’historicité rendue sensible par les choix et variations de positions, mouvements (gestes et/ou paroles), trajectoires, en tension avec l’espace-temps en train d’avoir lieu de la « représentation scénique », rend flagrante la « fabrication du présent », corollaire réjouissant de la plasticité de notre expérience historique ; d’autre part que cette nature « événementielle » du corps en mouvement – déjà achevé, encore à venir – rejoint la puissance spéculative de l’opération fictionnelle (dans Wagons libres, nous sommes en 2030 et nous nous souvenons d’aujourd’hui ; dans Variations orientalistes, nous faisons le récit de nos voyages au Liban sans y être jamais allés), conçue non pas comme un vol, un viol, une falsification du « réel » mais plutôt comme son prolongement, la mise en évidence de ses/nos capacités de métamorphose – ce qui aurait pu avoir lieu, ce qui peut encore avoir lieu. Documenter ce qui est, oui, mais un verbe être qui dit une position (ici, maintenant), charriant avec elle les autres points de passage jusque-là traversés et faisant signe vers les points de passage à venir, plutôt qu’un verbe être qui dirait une identité, étanche et close.

Sandra Iché a suivi des études d’Histoire et de Sciences politiques (Université Paris I – Panthéon-Sorbonne ; publication juin 2009 : « L‘Orient-Express, chronique d’un magazine libanais des années 1990 », IFPO, Beyrouth – http://ifpo.revues.org/631), et une formation professionnelle dans les domaines de la danse, de la chorégraphie et de la performance (Performing Art Research and Training Studios 2004-2006 ; interprète permanente de la Compagnie Maguy Marin/Centre Chorégraphique National de Rillieux-La-Pape 2006-2010). Elle mène ses activités de chorégraphe et de chercheuse depuis l’association Wagons Libres (www.wagonslibres.org), questionnant les modalités de « fabrication » de l’Histoire, de sa mise en récit (création scéniques : Wagons libres, 2012 ; Variations orientalistes, 2014). En 2013, elle est lauréate du programme « Hors les murs » de l’Institut français. Elle intervient régulièrement dans différents contextes pédagogiques, notamment à l’Académie libanaise des Beaux-Arts de Beyrouth (ALBA) et à l’Université de Danse et de Cirque de Stockholm (DOCH – département New performative practices). Elle vit entre Beyrouth, où elle co-fonde Mansion, maison collective d’artistes, chercheurs, activistes (http://mansionblatt.blogspot.com/), et Lyon, où elle est membre fondatrice de LIEUES, espace expérimental de recherche et de création artistique (http://lieues.blogspot.fr/), et de rodéo, revue pluridisciplinaire, plateforme de rencontres entre pratiques académiques et artistiques (http://www.revue-rodeo.fr/).

 

 

 


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